KikouBlog de CAPCAP - Juillet 2023
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Éviter la vie

Par CAPCAP - 18-07-2023 21:11:26 - 4 commentaires

Éviter la vie

1. Tout petiot
Il gèle, pas facile d'aller à l'hôpital Foch sans sortir de route. Troisième enfant, j'ai un bon mois d'avance, j'étais donc pressé de découvrir ce monde?
J'ai des boutons aux fesses et je ne reprends pas bien mon poids, du coup on me garde en couveuse et maman rentre sans moi à ce qui n'est pas encore ma maison. J'ai donc commencé ma vie par une semaine sans mes parents, sans la chaleur du sein, sans la voix que j'ai entendue depuis son ventre. 

2. Enfant, enfin...
Une situation exceptionnelle devient un inconvénient : je grandis dans une ruelle très calme où mes parents connaissent tout le monde (et à une autre époque). Du coup ma mère ne me surveille pas, elle a confiance, d'ailleurs elle reconnaît qu'elle ne savait jamais où j'étais.
J'avais peur de la bande de "grands" du bout de la rue. Mais il n'y avait personne pour me rassurer. J'étais confié à moi-même, trop jeune sans doute.
 
Ce n'est qu'à 54 ans que j'apprends ce qu'est l'attachement évitant. N'étant pas sécurisé par sa figure adulte, l'enfant n'ose pas explorer le monde, il craint de faire les expériences normales à son âge, et il commence à éviter, car il n'a personne à qui exprimer ses peurs. Comme il se sait pas ou mal écouté, il va naturellement éviter d'exprimer ses ressentis. Il se forge une carapace pour éviter les risques de la vie et pour éviter d'en souffrir.
Les cadets sont plus soumis à cette auto-protection car les adultes ont déjà à s'occuper des aînés et relativisent les difficultés du cadet, ils se disent que ça se passera bien, tout seul.
 
Me voilà donc enfant affublé d'une carapace, très loin de ressembler à la cape de super-héros que certains croient porter, alors que ce n'est que la bienveillante surveillance d'un parent.

3. Ado? … à d’autres
À 10 ans, je débarque avec un an d'avance au collège, un établissement énorme, 1 200 élèves, à l'intérieur d'un des plus grands lycées de France, Joffre à Montpellier. Il faut en plus découvrir une autre culture, puisqu'on vient de déménager de Paris. Mes parents sont très occupés par tous ces changements, stressés, voire déprimés, donc peu disponibles.
Mes camarades parlent de sexe alors que je me sens encore enfant. Ça renforce ma méfiance des grands, costauds, braillards.
À mon tour, ça vient, mais je sens que c'est différent. Très vite je m'identifie à la vermine dont les noms servent d'insulte permanente : "sale PD" ou "espèce d'enculé".
Je suis loin de m'affirmer, de découvrir le monde, les gens, le désir, les sentiments, au contraire je conforte ma carapace et m'y réfugie profondément. Incapable de tout sport qui pourrait me faire toucher l'autre ou engager des relations de jeu, de rivalité, de supériorité. Je me réfugie dans le jardinage, là où on peut être seul.
Déconnecté, isolé, déjà déprimé, mes très bonnes notes virent au passable.

4. Étudiant et tendu
À l'école d'Architecture, il y a des étudiants ouvertement homos, je les vois bien, je vois bien qu'ils sont plutôt acceptés. Mais je suis trop coincé pour être capable d'aller vers eux. À ma carapace s'ajoute la honte, la honte de mon incapacité à faire ce petit effort vers eux, la honte de cette homophobie déjà intériorisée, une honte profonde de ce que je suis. Heureusement, des études intéressantes me permettent de m'investir dans le travail, un classique chez les évitants.

5. Un marsouin sur mars
Mes études terminées, à 25 ans, l'armée m'envoie faire mon service militaire en tant que marsouin à l'autre bout du monde. Être à 18 000 km de mes proches ne me pose pas trop de problèmes, puisque je n'ai jamais été très proche de "mes proches".
J'ai 5 ans de plus que mes camarades, mais eux sont tellement plus affirmés, bavards, joueurs... vivants en fait.
Un camarade passera des mois à me faire des avances sexuelles, mais je ne les entendais pas, j'étais dissocié de cette partie de mon cerveau qui entendait ces mots, j'étais comme anesthésié et cependant quelque chose en moi hurlait mon désir pour lui. J'étais à la fois les cris et la chambre sourde. Et j'étais un paquet de honte qui avait une peur bleue de la hiérarchie, et de l'éventualité d'être découvert comme gay.

6. Du boulot au bitume
Je travaille, je suis un citoyen à part entière. Sauf que je suis toujours puceau et que je côtoie bien moins de monde que quand j'étais étudiant. J'ai horreur des soirées festives où on danse. Ça m'arrange d'aimer le rock-punk car ça se danse forcément seul, pas de risque de slow...
À trente ans, je travaille à Versailles et me décide à trottiner dans le parc. Ça me vide la tête, dans la "nature". Je découvre aussi le bien-être apporté par le sport. Je m'inscris dans le club d'athlétisme du coin et je passe d'aucun sport à 5 séances hebdomadaires, ça fait tellement de bien de se vider la tête de ces douleurs que j'y passe presque tout mon temps libre. Grâce à Internet balbutiant, je découvre un club de course à pied LGBT.

7. Mes paires de running avec mes pairs
J'ose enfin me rendre à un entraînement des FrontRunners. Je n'en mène vraiment pas large. Mais l'accueil est très respectueux et sympathique. Je me rends compte que les homos sont des gens comme tout le monde, qu'ils ne vous sautent pas dessus! Je me sens con, mais aussi très heureux parmi eux. Cependant, tout bloqué que je suis, il me faudra encore 3 ans pour avoir ma première relation sentimentale et sexuelle. Et en même temps ma première déception amoureuse... Je vais doubler ma peur viscérale du conflit d'une peur de la séparation, avant même de pouvoir échanger avec les gens et encore moins de flirter. 

8. Dit social ou dissocié ?
Les années passent, l'évitement se mue de plus en plus en dissociation. Je ne ressens plus grand-chose. Ici une catastrophe naturelle, rien. Là un attentat, rien. On me déclare mort ça me laisse froid. Mon père meurt d'un cancer du pancréas et je ne pleure pas, je ne suis même pas triste, juste résigné. On me dit qu'on va arrêter mon cœur pour le réparer, ça ne m'impressionne pas plus que ça.

Ces dernières vingt années, j'ai vu une sophrologue, un coach, cinq psys... Pour un gain minime. Enfin quand même pour un coût de 30 000 €.
Cette fois, je crois être tombé sur une "meilleure" psy. Elle évoque l'attachement évitant, et rétrospectivement, tout semble se remettre en place dans ma vie, je crois comprendre mon parcours évitant. 

9. Chapitre neuf
Et c’est le chapitre neuf, qui reste à construire... 
. . .

Pour en savoir plus : Gwénaëlle Persiaux : Coupé des autres, coupé de soi !

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